Jean-Yves Salomé : « Podologue, c’est un métier riche, et toujours en développement »

Le mardi 26 juin prochain, à l’occasion des Septentrionales, nous aborderons la thématique du pied et de la santé au travail à la faculté de droit de Lille. Cette journée, montée en collaboration avec l'Institut de Kinésithérapie Podologie Orthopédie (IKPO) et l’Institut de Formation en Pédicurie-Podologie (IFPP) de la région sanitaire de Lille, permettra de renforcer les échanges entre spécialistes du pied et professionnels de santé au travail. 

C’est aussi l’occasion de s’intéresser de plus près à la formation et au métier de pédicure-podologue, avec Jean-Yves Salomé, formateur à l’IFPP, qui interviendra le 26 juin.

IKPO
Jean-Yves Salomé
IKPO

Forest. Lors de la journée du 26 juin, qu’allez-vous aborder ? 
J-Y Salomé.
En ce qui me concerne, j’aborderai les différentes pathologies du pied au travail, à l’exception des troubles dermatologiques qui seront abordés l’après-midi. Je reviendrai également sur les différents types de semelles ainsi que sur ce que l’on peut prescrire, sur les remboursements, et les raisons justifiant telle ou telle prescription.

Le Dr. Rémi Dholem, qui est à l’origine spécialisé dans les différentes prothèses et orthèses et qui a longtemps travaillé sur les prothèses d’invalidité pour le ministère des anciens combattants, abordera la question de la chaussure au travail. 

Puis Jean-François Declercq, kinésithérapeute, reviendra sur des aspects de physiologie et d’anatomie du pied.
Mais surtout, nous laisserons une grande place aux échanges avec le public. Comme je l’ai dit, c’est ce qui me semble être l’intérêt principal de ce genre de manifestations.

Forest : Présentez-nous un peu plus votre métier. Comment se déroule la formation de pédicurie-podologie ?
J-Y Salomé
. La formation se déroule sur trois ans, sur le même format que les études universitaires. Elle est donc découpée en semestres. Elle est dispensée par des instituts de formation en pédicurie-podologie, comme l’IFPP. 
Contrairement aux autres formations paramédicales, il existe assez peu d’écoles de pédicurie-podologie : une dizaine seulement sur toute la France. Trois ou quatre en région parisienne, les autres sont à Marseille, Rennes, Bordeaux, Lyon… Nous sommes la seule au nord de Paris. 
L’IFPP est rattaché à la Catho, mais est également sous convention avec la Direction régionale de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (DRJSCS). 
L’accès se fait principalement sur concours. Il est ouvert aux candidats de tout le pays, mais reste spécifique à chaque institut. Au final, tous les ans, nos 55-60 nouveaux étudiants proviennent à environ 50% d’une autre région que les Hauts-de-France. 
Le concours consiste en une épreuve de sciences et vie de la terre (SVT), c’est-à-dire de biologie. De ce fait, la majeure partie de nos admis sont des bacheliers de la filière S, ayant choisi l’option SVT. Depuis quelques années, nous avons également quelques personnes en reconversion professionnelle, des délégués médicaux principalement, pour lesquelles existe une procédure spécifique leur permettant d’être dispensé du concours d’entrée. Les candidats doivent tout de même justifier d’un certain niveau de diplôme et passer devant un jury.
Les études sont découpées en trois temps : cours magistraux, travaux dirigés et pratiques, stages.
A la différence de la formation de kinésithérapie, en podologie, les stages sont toujours réalisés en alternance avec les journées de cours. Ils représentent en première année une matinée par semaine et s’étoffent tous les ans. Ils se déroulent dans l’un de nos trente terrains de stage. Il s’agit principalement de structures gériatriques (EHPAD), d’IME (Institut Médico Educatif), ou d’IEM (Institut d'Education Motrice) ainsi que dans les maisons de la petite enfance. En dernière année, nos étudiants pratiquent également en cabinet libéral. En 1ère année, ils partent en stage par groupe de quinze, puis cela diminue chaque année. Dans tous les cas, ils sont accompagnés par un moniteur, formateur de l’Institut. 

Forest. Personnellement, quel a été votre parcours ?
J-Y Salomé.
Je suis entré à l’Institut de Lille en 1991, et j’ai obtenu mon diplôme d’Etat en 1994. Je me suis rapidement installé en cabinet libéral, et j’exerce toujours. 
En parallèle, j’avais gardé des contacts avec l’ancien directeur de l’Institut qui m’a proposé de devenir moniteur de stage en 1998. De fil en aiguille, j’ai progressivement assumé des TD puis des cours magistraux, avant de devenir responsable de la première année en 2015. 
Pour être pleinement opérationnel, j’en ai profité pour parfaire ma formation avec un master 2 en sciences humaines option réingénierie des professions de santé. Cela me semblait nécessaire pour mener à bien mes missions : l’approche a changé, on travaille désormais sur des compétences. Cela a également entraîné une refonte totale des maquettes, même si nous sommes restés sur un cursus de trois années, à la différence des kinés, qui sont passés à quatre. 

Forest. Pourquoi avoir choisi le métier de pédicure-podologue ?
J-Y Salomé.
Après avoir tenté médecine, je me suis orienté naturellement vers les professions paramédicales. Pour être honnête je n’avais pas d’appétence particulière pour ce métier en amont, mais j’ai appris à le découvrir. C’est un métier assez riche, qui me plaît. A l’époque c’était une profession en voie de développement, et ça l’est d’ailleurs toujours !

Forest. Comment se déroule l’exercice de la profession de pédicure-podologue ?
J-Y Salomé.
A la différence des kinés, la quasi-totalité des podologues exercent en cabinet libéral.  
La profession est organisée autour de deux activités principales. 
Tout d’abord, la pédicurie. Il s’agit principalement de soigner les pathologies du pied et unguéales. Ce sont généralement des affections du derme : kératomes, cors au pied, verrues, mycoses, problèmes unguéales… C’est notre quotidien. 
Ensuite, la podologie. C’est la partie qui, moi, m’intéresse le plus. Il s’agit là d’orthopédie, de posturologie, et d’ostéopathie. Cela peut être très technique, très précis. Prenons le cas d’un marathonien, qui décèle une perte de performance, au bout de tel kilomètre, avec telle chaussure… et bien nous allons essayer d’identifier le problème, et d’apporter une solution. Pour cette partie du métier, nous sommes en développement technique permanent. Nous utilisons désormais des imprimantes 3D de haut niveau. Ce matériel est très cher, et comme nous exerçons en libéral, nous n’avons pas les moyens d’investir, donc on sous-traite. 
Cela nous demandera d’ailleurs à l’avenir de rester vigilants. Qui nous dit que les prestataires que nous contactons ne vont pas tenter de se passer de nous, en proposant du « basique » ou des produits ressemblant plus à des semelles de confort, ce que l’on voit d’ailleurs se développer ? Je pense que dans les prochaines années, nous allons devoir être attentifs là-dessus, tout en renforçant les liens avec les fabricants et les industriels. Selon moi, le métier prend le même chemin que celui pris par les prothésistes dentaires il y a quelques années. Cela peut-être une bonne chose, à condition de garder la main sur le fond. Nous avons une expertise, et, dans l’intérêt des patients, il ne faut pas qu’elle se perde.
Nous sommes l’une des rares professions, médicales et paramédicales confondues, à disposer d’un droit de prescription, concernant certains produits pharmaceutiques et les semelles orthopédiques. Nous devons faire attention à le préserver. Quand on n’utilise pas un droit, on le perd : c’est aussi ce que j’essaie de transmettre aux étudiants.

Forest. Dans la région, combien y’a-t-il de pédicure-podologue ?
J-Y Salomé.
Dans la région lilloise, nous devons être 6 000 ou 7 000. Géographiquement, ce que l’on constate, c’est qu’il y a une grande concentration autour des Instituts. L’installation est libre, mais on considère qu’il faut environ 8 000 habitants pour qu’il soit raisonnable de s’installer. On va moins souvent chez le podologue que chez le kinésithérapeute. Nos patients viennent nous voir une fois par mois en général. Et les soins sont très mal remboursés par l’Assurance maladie, sauf dans certains cas, comme pour les diabétiques par exemple. 
Les honoraires sont libres, mais en général une consultation coûte 30 euros, et une paire de semelles orthopédiques 150 euros. La sécurité sociale rembourse là-dessus 1,28 euros, et 28 euros… Cela nécessite d’avoir un pool de patient important. 
Toutefois, on arrive encore à vendre nos patientèles. Ca n’est pas un secret, le prix est calculé sur la moyenne des trois derniers chiffres d’affaires annuels, ce qui, soyons honnête, ne veut pas vraiment dire grand-chose. 

Forest. Vous entretenez des liens avec les autres professionnels de santé ?
J-Y Salomé.
Oui, bien sûr. Avant tout, avec ceux que nous voyons sur les terrains de stage ou d’interventions : infirmiers, cadres de santé, kinésithérapeutes, ostéopathes… Mais aussi les médecins bien évidemment. La plupart de nos patients viennent d’ailleurs nous voir sur prescription médicale, pour des orthèses, ou pour des problèmes dermatologiques ou rhumatologiques.

Forest. Et avec les professionnels de santé au travail, quels rapports entretenez-vous ?
J-Y Salomé.
Nous avons très peu de rapports avec eux. Et c’est dommage. C’est tout l’intérêt de journées comme celle du 26 juin. 
Avec les entreprises, c’est pareil. On pourrait envisager des actions associant ostéopathes, ergonomes et podologues, mais, à ma connaissance, ça n’existe pas. 

Forest. Pour en revenir au travail, pour quels types de problèmes êtes-vous sollicités à ce sujet ?
J-Y Salomé.
On va pouvoir intervenir dans nos deux champs de compétence : la pédicurie et la podologie, en fonction des pathologies.  
Concernant la podologie, ce sera principalement lié à des positions répétées. Quelqu’un qui travaille toujours debout, ou toujours assis cela va entraîner des troubles statiques ou de postures, en fonction de la personne. Quelqu’un qui a un problème de pied plat n’aura pas les mêmes difficultés qu’un autre. Par exemple, les personnes faisant beaucoup de voiture, comme les chauffeurs de taxi, peuvent présenter des troubles à force d’être toujours en extension. 
Et là encore, il faudra proposer la bonne solution. On ne proposera pas la même semelle, dans une matière identique, à une hôtesse de l’air qui travaille toute la journée en escarpin, ou à un ouvrier du bâtiment.

IKPO
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